« La sape, ça me libère… »

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Créée, popularisée et publicisée par des hommes, la société des ambianceurs et des personnes élégantes (sape) est aussi une affaire de femmes. Nono et Michelle ont raconté leur vie de sapeuse à Brazzamag.

Si vous passez un jour de semaine à son nganda du quartier Mpissa, à Brazzaville, vous rencontrerez Honorine, alias Nono, quinquagénaire plutôt timide et mère de deux enfants. Pourtant, la patronne du petit commerce se métamorphose régulièrement. Pantalon pied-de-poule bordeaux, veste assortie, chemise blanche à manchettes, nœud papillon rouge, bretelles, montre et lunettes Armani… et voilà Nono « noblesse de Paris » ! L’esprit de l’élégance et de la tchatche s’empare de la femme. « Même moi, je ne la reconnais plus », s’amuse sa fille Nobelcie, 28 ans. Fini l’Honorine réservée, Nono devient extravertie, se métamorphose, frime, tchatche, tape du pied et grimace. « Je ne la maîtrise plus », ajoute Nobelcie avec malice.

Un mode de vie et des techniques

N’est pas sapeuse qui veut, car l’activité demande du caractère et du courage. « Faire la frime et la diatans [la marche des sapeurs, de « diata », frimer en lari]devant les gens, ce n’est pas facile », explique Michelle Kibembe, alias « la Parisienne ». « Je me souviens de ma première fois… J’ai eu quelques blâmes de mes frères sapeurs. » La sape s’apprend. Aussi bien en termes vestimentaires – pour éviter la faute de goût – qu’en termes d’attitude. « J’ai été entraînée par un ami, Ely. Il faut savoir comment parler, marcher, danser et travailler ton allure, ta tchatche », énumère la grande Brazzavilloise aux cheveux courts et teints en blond qui rêvait de devenir sapeuse depuis l’enfance. Et les techniques des sapeurs sont aussi nombreuses qu’originales : « Il y a “faire les claquettes”, c’est-à-dire faire parler les chaussures, “le patinage artistique” quand tu glisses avec tes chaussures et que tu tournes, ou encore la pose, comme les mannequins », raconte Michelle.

En représentation permanente

Etre sapeuse est une activité qui ne connaît pas de pause. Même lorsqu’elles sont « en relax », les jours où elles ne s’habillent pas sur leur 31, les adeptes de la société des ambianceurs et des personnes élégantes doivent être sur leur garde. « Il faut faire attention et être toujours belle », affirme Michelle. Car une sapeuse est en représentation permanente. Dans les quartiers, tout le monde les attend. « Quand tu sors de chez toi, tu attires l’attention, il y a des gens qui crient ton nom alors tu es obligée de faire des diatans et de frimer. Donc oui, ça change ton comportement », réfléchit Michelle.

Un style et un mode de vie qui ne sont pas acceptés par tout le monde. « Certaines personnes m’ont dit que je devais rester à la maison et arrêter ! Mais quand tu commences la sape, tu ne peux plus en sortir », s’indigne Nono. « Ma mère ne comprenait pas du tout ce que je faisais ni pourquoi, ajoute Michelle. Il a fallu que je lui explique que c’était mon rêve pour qu’elle me soutienne. »

Difficulté dans les rapports avec les hommes

« Les sapeuses ont la réputation d’être difficiles et d’avoir du caractère », explique Patience, sapeur du collectif des Diables rouges, auquel appartient Michelle. Cette dernière confirme : « Une fois que tu es dans la sape, tu prends la même autorité qu’un homme. » Une force de caractère qui mettrait en danger la virilité masculine… « Une femme qui est dans la sape est difficile à fréquenter pour certains hommes », confirme Ely, sapeur de style « extravagant ». Du coup, beaucoup de sapeuses, comme Michelle, sont des femmes de sapeurs. Pour Nono, il en est hors de question. « Ha non, ça casserait le rythme ! Ça ferait de la compétition dans la tchatche et la marche ! », s’exclame-t-elle, tout en soulignant que son copain doit tout de même « avoir du style ». Patience lui aussi refuse de sortir avec une sapeuse. D’après lui, cette association ne peut pas fonctionner. « Un sapeur et une sapeuse ensemble, c’est trop de caractère ! Tu peux imaginer le niveau chamaillerie ? », s’emporte-t-il, hilare.

En attendant d’être complètement acceptées par les hommes, ces femmes fortes qui leur tiennent tête le font avant tout pour elles. Comme le rappelle Michelle : « La sape, ça me libère, c’est mon moyen de me retrouver. J’oublie tous mes problèmes tellement ça m’anime. »

Par Julie Crenn

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