La roue tourne pour le Cercle civil

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Elle a connu la fin de la période coloniale, la défaite des nazis en 1945, et c’est encore elle qui organise la fête de la choucroute et de la bière. Bienvenue à la maison du Cercle civil de Pointe-Noire, vestige de la vie des expatriés français du Congo-Brazzaville.

C’est une époque que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Louée pour 1 franc par an au gouvernement de l’Afrique équatoriale française, la maison du Cercle civil a été construite à la fin des années 30 par un club de tennis, l’association du Cercle européen, renommé plus tard association du Cercle civil.

En ce temps-là, tous les jours vers 17-18 heures, les messieurs embarquent femmes et enfants pour s’adonner à différentes activités : bridge, pétanque, parties d’échecs, dégustation de whisky, etc. Deux cents personnes s’y côtoient quotidiennement, et on organise les anniversaires des petits au sous-sol. Chaque mois, on guette l’arrivée du bateau qui ramenait des victuailles « made in France ».

Le quartier résidentiel de  Tchikobo, à Pointe-Noire, est alors un immense marécage dans lequel se déversent des eaux usées. Face à cet étang qui s’auto-nettoie naturellement grâce à l’action de la faune et de la flore, se dresse sur une butte la maison du Cercle civil et ses 9 350 m² carrés de terrain. Le bâtiment a la forme d’un polygone régulier et arbore fièrement trois courts de tennis, un mini-golf et un jardin d’enfants. On y croise des antilopes, des cigognes, des serpents et… des colons, habillés en blanc de la tête au pied, jusqu’au talc qu’ils se mettent sur la peau pour combattre la barbouille, cette affection cutanée qui touche les épidermes non habitués aux zones chaudes et humides. « Le triptyque de survie, c’était casque blanc colonial, dormir sous une moustiquaire et prendre de la Nivaquine tous les jours », se souvient un ancien habitué des lieux.

Rideau noir

Depuis l’avenue de Loango qui longe le port autonome de Pointe-Noire, on peine à repérer la maison qui jadis dominait la côte. La pancarte « Cercle civil » qui était fixée sur un poteau au bord de la route a mystérieusement disparu. A l’entrée de la maison, deux parasols Heineken et des chaises en plastique ; le nom du bâtiment s’affiche sur une porte vitrée en lettres gothiques. Les costumes-cravates et les tenues de chantier ont remplacé les vestes blanches en coton d’autrefois.

Chaque année au mois d’octobre, le restaurant Le Cercle organise la fête de la choucroute et de la bière, et tous les mois, une soirée moules-frites. Debout au comptoir, des Congolais discutent en munukutuba, la langue locale. Au plafond pendouillent des boules de papier alvéolées roses et noires, vestiges de la dernière soirée organisée au restaurant du Cercle.

La maison est louée à Laurent Manicas, qui a racheté le fonds de commerce à son prédécesseur, Monsieur Barbier, en 2007. « Lolo », comme l’appellent les habitués, est assis sur un fauteuil en simili cuir jaune pâle. Derrière lui, un rideau noir cache une scène sur une petite estrade sur laquelle se produisent et répètent des artistes de rock locaux : les Rolling Chic, Grain de folie ou encore Dark Side of the Mundele.

Lolo s’est mis à la guitare depuis peu, son bureau ressemble à un studio d’enregistrement. Mais l’humeur n’est plus à la fête. «  Depuis le mois de novembre, c’est vraiment difficile. On tourne à trente-cinq couverts par jour contre cent avant la crise. Aujourd’hui, même les bars à tapas proposent des menus du jour pour faire venir la clientèle. Avant, il n’y avait que moi », explique Laurent, qui a finalement décidé de mettre son fonds de commerce en vente pour rejoindre sa famille, installée en France depuis quelques mois.

Langue de bœuf

La chute du cours du baril de pétrole a fait fuir de nombreux expatriés français, clientèle traditionnelle de la brasserie du Cercle civil. Les amateurs de petit salé aux lentilles, langue de bœuf et tripes à la mode de Caen se font rares.

Seule touche d’espoir à l’horizon : le Cercle civil a multiplié par trois le nombre de membres de l’association. Depuis que Total a mis en place des horaires du soir réservées exclusivement à ses salariés, la maison du Cercle civil et ses trois courts (un quatrième est en construction) s’imposent comme une alternative aux amateurs de tennis, l’activité originelle de l’association. La tenue blanche coloniale a bien heureusement disparu, mais les jupettes blanches continuent de virevolter sur les courts… et c’est finalement grâce à ses balles de tennis que le Cercle civil réussit à rebondir.

Flore Onissah

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