Dimonika, un village en or

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Imaginez une réserve naturelle protégée offrant découverte de la nature, patrimoine historique et tourisme culturel… Bienvenu à Dimonika,  village né de la ruée vers l’or au cœur du Mayombe. Alors que les orpailleurs continuent leur quête de pépites, le Belge Jan Limbourg tente d’y réhabiliter la cité coloniale pour en faire un site d’écotourisme.

Dans le Mayombe, la forêt chante. Ici et là, les moteurs des pompes à eau des orpailleurs résonnent. Depuis que la nationale 1 est terminée, une véritable fièvre de l’or a pris la région. Entre 300 et 400 orpailleurs se sont établis à Dimonika, petit village caché au creux d’une vallée à 7 kilomètres du goudron. Alors que les collines accrochent les nuages et que la nuit tombe, la musique monte du nganda « La Vie ». Ce soir, une équipe a été chanceuse, les hommes enchaînent les casiers de bière et les « rôdeuses » sont de sortie.

Demain matin, il faudra retourner dans la forêt affronter les murs de végétation, le soleil qui cogne, les fourous et les serpents. Demain matin, il faudra sortir les pelles et creuser. Mais pour le moment, c’est la fête et les orpailleurs dilapident le revenu de leur journée. A 17 000 francs CFA le gramme d’or trouvé et partagé, les gaillards refusent de révéler leur butin du jour, mais le faste de la soirée parle pour eux.

D’une exploitation industrielle à l’orpaillage artisanal

Les orpailleurs travaillent en petits groupes. Il y a tout d’abord les creuseurs, qui extraient à coups de pelle la terre de la montagne, puis les porteurs qui la transportent sur leur dos (ou à moto) dans des sacs de 25 kilos, et les laveurs qui la trient en la passant sous l’eau, afin d’en extraire l’or. Enfin, le boss, celui qui supervise cette petite troupe, organise l’orpaillage, surveille les voleurs et répartit le butin à la fin de la journée. « Vraiment, c’est un travail difficile », témoigne Stanislas, ancien mécanicien de Pointe-Noire, à la tête de sa propre équipe depuis 2013.

« Je suis le seul qui ait un permis de la sous-préfecture de M’Vouti », clame-t-il haut et fort devant la tranchée de 400 mètres qu’il exploite dans un mont du Mayombe. Sauf que les seuls permis valides doivent provenir du ministère des Mines… Et quasiment personne n’en dispose à Dimonika. L’orpaillage artisanal, activité tolérée par les autorités, semble en effet ne pas avoir beaucoup de règles. « Si quelqu’un décide de creuser à 6 mètres de mon trou, il peut », confirme Stanislas. Alors la forêt est pleine de trous. Chacun tente sa chance ici et là et les monts se font gruyère – attention où l’on met les pieds. Les plus fortunés, comme Stanislas, ont leur propre pompe à eau, les autres s’endettent et les louent. Comme Hortense. « Mon père creusait l’or pour Armand Vigoureux et mon fils creuse avec moi », affirme fièrement cette quinquagénaire au sourire goguenard.

Car la quête de l’or n’est pas nouvelle à Dimonika. L’histoire débute lorsque le Français Michel Romanot, arrivé en Afrique pour la construction du chemin de fer Congo-Océan, découvre en 1927 les premières paillettes dans le Mayombe. Alors que personne ne le prend au sérieux, un commerçant belge finit par l’écouter et s’installe sur place : Armand Vigoureux. L’homme organise la recherche de l’or et transforme complètement le village. Grâce aux résidus argileux de l’activité aurifère, il fabrique des briques et construit de nombreux bâtiments. Maisonnettes pour le personnel, entrepôts, hôpital et maternité, école, collège, centrale électrique fonctionnant à l’aide d’une turbine à vapeur alimentée au bois, cinéma, piscine olympique, terrain de basket… Dans les années 40 et 50, le village de Dimonika est complètement transformé sous l’impulsion de Vigoureux et jusqu’à 3 000 personnes y vivent.

« Vigoureux, organisateur hors ligne, secondé par sa femme, fit de ce coin du Mayombe une véritable cité avec des bâtiments en matériaux définitifs ; les maisons des Blancs sont des villas de tous styles et sa propre maison est un véritable bijou arrangé avec un goût sûr et sobre. » – Michel Romanot dans ses mémoires L’Aventure de l’or et du Congo-Océan (1950)

Pendant plus de vingt-cinq ans, Armand Vigoureux fouille la montagne du Mayombe, détourne les cours d’eau, construit des lacs, fait venir des wagonnets des mines françaises, installe des rails, creuse des tunnels et extrait au moins 2 tonnes d’or. Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que Brazzaville est la capitale de la France libre, la moitié de l’or de Dimonika est destiné à financer la résistance française (1). En 1962, juste après la déclaration d’indépendance du pays, l’aventure s’arrête pour Armand Vigoureux, qui abandonne le village.

Réhabilitation et écotourisme

Fasciné par cette histoire, un autre Belge se prend de passion pour le lieu en 2015. « C’est un endroit extraordinaire de par son histoire, sa beauté mais aussi ses possibilités », s’enthousiasme Jan Limbourg. L’ancien gérant s’est associé avec Julien Vigoureux, petit-fils d’Armand et propriétaire de 51 hectares sur place, pour transformer la cité de l’or en eldorado de l’écotourisme. Car Dimonika se trouve au cœur d’une réserve de biosphère, créée en 1988 par l’Unesco. Etendue sur 1 360 km², elle présente à la fois de la forêt tropicale et de la savane, sans compter une faune extraordinaire. Lors d’une recherche, en 2013, l’institut Jane-Goodall a recensé plus d’une centaine de gorilles et de chimpanzés. Des grands singes mais aussi de nombreux mammifères (éléphants, antilopes et autres) dont la protection n’est pas facile, tant la réserve est étendue, dense et difficile d’accès.

Il aura fallu trois heures de route depuis Pointe-Noire à Julie, Guillaume, Inès et leurs six amis pour arriver à Dimonika ce samedi matin. Dans l’ancienne villa d’Armand Vigoureux, c’est l’effervescence. Jan Limbourg et sa troupe préparent la maison qui doit accueillir les touristes. Pendant deux jours, le lieu se transforme en auberge et Jan en guide. Balades au village, randonnées en forêt et rencontre des orpailleurs, les visiteurs sont sous le charme. « C’est un lieu unique où il se passe quelque chose », témoigne Claire, française récemment arrivée au Congo. « Il y a la forêt, l’histoire qui est très riche et l’accueil de Jan aussi qui nous fait sentir comme à la maison », ajoute Vincent après une sieste dans le canapé du salon.

Réhabilitation des nombreux bâtiments historiques toujours debout, mise en place de circuits touristiques… « Il me faudrait sept vies pour réaliser tous mes projets, il y a tellement de potentiel ici », plaisante Jan. Le pétillant Belge souhaite impliquer la communauté locale et mettre en place une économie durable à Dimonika. « Je veux que les villageois s’investissent, explique-t-il. Par exemple, on peut réaménager les étangs pour faire de la pisciculture et vendre des poissons, essayer d’utiliser le bois de parasolier en créant des palettes, expérimenter la permaculture… » Les idées de source de revenus ne manquent pas mais, pour Jan, il s’agit de « trouver des partenaires pour tous ces projets qui peuvent générer très vite de l’argent ».  En attendant, sa petite activité touristique finance l’achat des semences ou le salaire des maçons qui viennent réparer la maison…

Après une grosse averse, le soir tombe sur Dimonika. Du haut de la colline où Armand Vigoureux a vécu plus de trente ans, l’énergique Jan, aidé de sa femme, Mamitsho, range la maison et gère son petit monde. Alors que les lucioles éclairent les arbres centenaires, les pompes à eau des orpailleurs se sont tues ; la forêt continue de chanter.

Journaliste: Julie Crenn

  • Comment y aller : Sur la nationale 1, tourner à gauche à Pounga, 4 kilomètres avant Mvouti. Au-dessus de la route, vous ne pouvez pas manquer une grosse église de brique rouge, prendre la piste pendant 7 kilomètres (prévoir le 4×4).
  • Pour l’hébergement à l’auberge Vigoureux : 05 627 94 43 / 06 440 52 01 ou [email protected]

(1) Source : Eric Jennings, « La France libre fut africaine », p.76, cité sur www.dmcarc.com

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