Au cœur des dockers

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Le terminal de Pointe-Noire est devenu, depuis sa reprise par Congo Terminal, filiale du groupe Bolloré, l’un des ports en eau profonde les plus modernes de la région. Jour et nuit, ses 850 salariés chargent et déchargent les produits en provenance, mais aussi à destination du Congo. Brazzamag vous emmène dans les coulisses de cet endroit habituellement fermé au public, à la rencontre des dockers. 

On croirait qu’il n’y a personne. Pourtant, l’activité est forte ce jour-là au terminal du port de Pointe-Noire. Un navire porte-conteneurs vient de débarquer 1 300 conteneurs le matin même. Trois immenses portiques fonctionnent à plein, les camions font des allées et venues en file indienne, pour la décharge. Le vacarme des conteneurs que l’on dépose au sol se mêle à celui des signaux de translation des portiques de quai et de parc.

Le bateau se vide presque tout seul : les dockers semblent avoir disparu. Mais ils sont bien là. On les aperçoit enfin, au détour d’une rangée à conteneurs. Ils restent dans l’étroite zone qui leur est autorisée, symbolisée par un marquage au sol. Tout le terminal est certifié Pedestrian Free Yard, c’est-à-dire avec un nombre de piétons autorisés qui est réduit au strict minimum nécessaire, d’où cette sensation de vide. « Le terminal a déjà connu plusieurs incidents plus ou moins sérieux au démarrage, regrette Guy-Michel Passy, responsable HSE en charge de la sécurité et de la sûreté chez Congo Terminal. Le port et le terminal à conteneurs restent des endroits sensibles et dangereux. » Alors les casques et gilets jaunes sont obligatoires pour tout le monde. La direction vient d’installer des alcootests dans chaque véhicule. « La discipline est militaire », plaisante un employé.

Des cadences multipliées par quatre

Cela n’a pas toujours été le cas. Auparavant, plusieurs sociétés d’acconage assuraient la gestion des navires et des conteneurs pour les armateurs. Une situation peu propice à l’ordre et à l’efficacité. Faute d’investissements suffisants, les quais, construits dans les années 30, se détériorent. Certaines machines s’embourbent dans le sable. En 2009, Congo Terminal, filiale du groupe Bolloré, après un appel d’offres lancé par l’Etat congolais,  remporte le contrat de concession et obtient le monopole de la gestion. Le groupe s’engage à moderniser et rendre attractif le port de Pointe-Noire. « Quand on a commencé, on disait qu’on allait mourir», affirme Guy Wawa, responsable des opérations terre, chef de la manutention et dans le groupe depuis 2007.

Il faut tout reprendre, moderniser tout en continuant le chargement et le déchargement des navires. « Le plus compliqué a été de faire cohabiter l’exploitation des navires avec les travaux d’infrastructures et la reconstruction complète des terre-pleins et des quais », confirme Laurent Palayer, le directeur général de Congo Terminal. « Nous y sommes arrivés petit à petit, pour parvenir au résultat d’aujourd’hui. » Les changements sont spectaculaires. Six immenses portiques de quai obstruent l’horizon. Le port s’est avancé de 270 mètres supplémentaires gagnés sur la mer, avec des quais dont la longueur totale atteint aujourd’hui 1,5 km. Le raccordement au réseau de la SNE est effectif depuis la fin de l’année dernière tandis qu’une centrale avec cinq groupes électrogènes d’une puissance totale de 12.5 Mw sont prêts à prendre instantanément le relais en cas de délestage intempestif du réseau. Les méthodes se sont modernisées : tous les conteneurs sont désormais géolocalisés par triangulation GPS, leur suivi assuré en temps réel, impossible de perdre un conteneur. Résultat : les cadences s’industrialisent. « En 2009, on déchargeait un cargo à un rythme de 12 mouvements par heure, rappelle Laurent Palayet, à la tête du terminal depuis deux ans. Aujourd’hui, on tourne à plus de 50 mouvements par heure. »

Les femmes s’affirment

A 50 mètres de hauteur, Stéphanie est penchée sur le bord de son siège, la tête regardant vers le bas. Seule une vitre la sépare du vide. « La première fois que je suis montée là-haut, j’ai crié », raconte-t-elle sans lever les yeux. On la comprend, tant la hauteur donne rapidement la sensation de vertige. Elle est conductrice de portique depuis février dernier, comme huit autres salariés. La jeune femme charge et décharge les conteneurs, un métier essentiel, plutôt prestigieux chez les dockers, et peu souvent accessible aux femmes. Congo Terminal est la filiale du groupe qui emploie le plus d’opératrices de portique en Afrique. « Au début, on voulait surtout me préserver, me mettre sur des navires qui demandaient moins de travail, parce que j’étais une femme. Mais ils ont vite compris que je travaillais plus vite que les hommes. »

Une de ses collègues est même une ancienne femme de ménage du groupe. « Elle faisait le ménage dans le bureau où se tenaient les séances de sélection et recrutement des opérateurs, raconte Laurent Palayer. Au bout de quelques mois, elle a commencé à répondre aux questions à la place des candidats. Le formateur est venu me voir un peu interloqué en me disant : “j’ai envie de tenter un truc”. Quelques mois plus tard, elle manutentionnait ses premiers conteneurs, d’abord avec un portique de parc puis sur un portique de quai après avoir suivi une formation sur simulateur au port du Havre. »

Nouveaux métiers

Le métier évolue. L’image d’Epinal de l’ouvrier viril portant son sac de ciment sur les épaules est loin. Les salariés sont de plus en plus qualifiés, formés, sortent d’études supérieures, travaillent sur des procédures en anglais. De nouveaux métiers apparaissent, comme celui de responsable qualité, pour analyser la productivité de chaque service, ou encore les chargés de relations clients. Les dockers travaillent d’ailleurs pour beaucoup d’entre eux derrière un bureau, dans l’immeuble de trois étages situé dans le terminal.

Le centre névralgique est la « control room », constituée d’écrans de télé géants et de grandes fenêtres avec vue imparable sur les quais. Ici, les talkies crépitent, les téléphones sonnent en permanence. C’est dans ce relatif chaos qu’est mise en musique l’activité du port. Les agents déterminent et contrôlent chaque mouvement de chaque conteneur, l’affectation de chaque camion. Pas de temps à perdre. « Si je baisse d’attention cinq minutes, je suis complètement perdu, et on prend du retard », lâche, pressé, le manager, sans quitter des yeux ses deux écrans de contrôle.

Les bureaux, les réunions, les documents « power point » : est-ce la disparition du métier de docker ? « Pas du tout ! » s’indigne Jean-Louis, sur le port depuis vingt-deux ans. Ses collègues partagent son avis : le métier existe toujours, et la fierté du docker également. « On devait évoluer. Avant, on n’avait pas d’éclairage la nuit. On travaillait à la lampe torche. Ce n’était pas possible de continuer comme ça. »

Les conditions de travail se sont améliorées, les grèves appartiennent au passé. Mais les lieux ont perdu de leur mystère. Les anciens racontent volontiers qu’un bananier, planté dans le béton pendant une grève, avait poussé et donné des fruits en vingt minutes. Que les esprits hantaient régulièrement le port. « De nos jours, ils sont partis, surtout parce que les jeunes y croient moins », regrette Jean-Louis en déambulant parmi les conteneurs au volant de sa voiture.

La concession actuelle du terminal au groupe Bolloré prendra fin en 2036. D’ici là, six autres portiques de quai se seront élevés dans le ciel, la transformation sera terminée, les investissements auront été amortis, le personnel qui a connu l’ancienne configuration sera parti. Ce port, maintenant quasiment neuf, aura pourtant un peu plus de cent ans.

Un port clé du commerce régional

La concession prévoit que Congo Terminal puisse devenir un point de passage incontournable du commerce dans la sous-région. La société s’est donc employée à attirer les clients sur deux critères : une baisse des délais de mise à disposition des conteneurs — en moyenne quatorze jours contre près d’un mois auparavant — et une baisse des prix. « Contrairement à ce qu’on entend souvent, grâce à l’amélioration des infrastructures portuaires, des gains de productivité et de l’attractivité du port de Pointe-Noire, les taux de fret maritime à destination de la République du Congo ont été divisés par deux et les tarifs du terminal de -20 à  -30 % depuis le début de la concession », se défend Laurent Palayer. Tout cela participe très largement à l’amélioration du passage et des coûts. Résultat : le nombre de clients armateurs a été multiplié par deux en moins de dix ans.

Congo terminal en chiffres

Une concession de vingt-sept ans

Plus de 200 milliards de francs CFA d’investissement depuis 2009

850 salariés permanents, 200 journaliers

6 portiques de quai à 8 millions d’euros chacun

16 portiques de parcs

un parc à conteneur de 33 hectares

3 certificats : ISO 9001:2015 / Pedestrian Free Yard / ISPS

Par Antoine Rolland

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