Tchicaya U Tam’si : une vie à auteur d’hommes

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A l’occasion des 60 ans de la parution du chef-d’œuvre « Feu de brousse », « Brazzamag » revient sur la vie et l’œuvre de celui qui se fit l’écho du Congo à travers des œuvres aujourd’hui fondatrices de la poésie africaine.

Gérald Félix Tchicaya voit le jour en 1931 à Mpili. Fils d’un ancien instituteur remarié, Tchicaya va souffrir du manque de sa mère, premier événement fondateur de sa grande sensibilité. Son père, nommé député du Moyen-Congo à l’Assemblée constituante parisienne, quitte l’Afrique pour Orléans, entraînant son fils vers le début des problèmes. Trop grand, pas assez blanc, trop âgé, Tchicaya s’évade dans la lecture. Du haut de ses 24 ans, il publie Le Mauvais Sang, les alexandrins supportent un spleen acéré, nourri par la pluie parisienne et le mal du pays.

De quel mal ai-je tant besoin d’être consolé ?

Notes de veille

La réception est tiède, mais Tchicaya ne se décourage pas et s’imprègne de la poésie qui résiste : Aragon et la résistance française en passant par Kateb Yacine et les massacres algériens. Il construit une poésie engagée, sans concession. Et c’est en 1957 qu’il met en place la rupture totale  en publiant « Feu de brousse ». L’auteur utilise un pseudonyme, lassé par la confusion avec son père député. Il opte pour U Tam’si, « celui qui parle pour son pays » en langue bantoue. D’emblée, le poète s’éloigne de l’esthétique de la négritude, portée par Césaire et Senghor, pour se focaliser sur sa blessure et son pays : le Congo Brazzaville.

Je suis un geste de refus par conformisme et je réprime mes yeux en les ouvrants à sang

Notes de veille

« Feu de brousse », long poème en dix-sept visions, expérimental à souhait avec des collages, des interviews imaginaires et la féerie des contes et légendes de Loango réécrites par le maître.

Car lire Tchicaya, c’est plonger dans l’histoire du Congo. La vague d’indépendance des années 1960 le pousse à retourner en Afrique pour mettre sa plume au service de Lumumba; porteur d’un espoir nouveau pour le Kongo. Intrinsèquement lié à ce dernier Lumumba, il rentre en France désespéré  en 1961 après l’assassinat du Premier ministre de la RDC. Cette amitié donnera naissance à deux recueils : « Epitomé » en 1962 suivit par « Le Ventre » en 1966. Ces deux livres représentent le paroxysme de la révolte de Tchicaya. Le premier poème, Le Trésor, commence ainsi :

Non.

Je dis : non.

La lune se veut ronde.

Non répond : non.

On s’appelle du ventre.

Le ventre ne dit : non.

La pluie tombe à larges lames

Sur le chant déjà gorgé de sang.

Le Trésor  , in Epitomé 

Malgré la reconnaissance internationale, la dépression guette l’auteur qui décide de s’éloigner de son support fétiche, le poème, pour s’orienter vers un nouveau genre : le roman.

Ces fruits si doux de l’arbre à pain sort en 1987, un an avant la mort de l’auteur, pour retracer l’histoire du Moyen Congo, depuis la colonisation jusqu’aux indépendances. Car lire Tchicaya, c’est tenter de comprendre l’Afrique. Même si certains passages de sa poésie paraissent hermétiques. La poésie, scandait T.S Eliot, peut être transmise avant d’être comprise.

Et Tchicaya la définit ainsi :  « Un bric à brac si l’on veut, une espèce de ruée, d’écoulement, c’est la lave qui descend d’une colline, qui ne choisit pas un itinéraire et vraiment ramasse tout sur son passage. »

Là réside le génie de Tchicaya : partager avec ses compatriotes une poésie réunissant un socle culturel, le partage d’un pays, de ses fleuves et vallées, tout en gardant une capacité d’émerveillement pour les non-congolais. Une poésie riche, libertaire, osée, à contre-courant depuis le premier vers mais néanmoins inscrite au patrimoine croissant de la poésie congolaise.

Je dialogue avec ce qui est pollué en moi

De chrétien et non de sauvage

Et pourtant j’étais de toutes les immondices-

Nègre à me noircir l’âme de tous les deuils

Chants pour pleurer un combattant

Par Gauthier Pinel

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